Le projet de loi du venin : les dangers de la nouvelle agriculture brésilienne

Le projet de loi 6299/02 appelé « loi du venin » par ses détracteurs et « loi pour des aliments plus sûrs » par ses initiateurs, exprime toute l’ambivalence brésilienne face à la question de l’environnement. Pour beaucoup, le Brésil renvoie aux deux conférences mondiales majeures sur l’environnement « Rio 1992 » et « Rio+20″…en 2012 mais également à la destruction de la nature (http://www.lemonde.fr/planete/article/2018/11/27/deforestation-au-bresil-l-equivalent-d-un-million-de-terrains-de-foot-perdus-en-un-an_5389304_3244.html), à l’assassinat de ses gardiens comme l’emblématique Chico Mendes et à la répression envers les petits paysans du MST (voir l’article Des sans-terre aux sans droits ? Le nouveau président veut criminaliser les actions du Mouvement des Sans Terre). Le Brésil illustre le combat symbolique et trés psychanalitique entre Eros et Thanatos, l’homme et la nature, le lucre et la survie. Le pays est, depuis les capitaineries héréditaires des origines, aux mains de puissants latifundiaires, dont le prolongement moderne constitue le « banc rural » (bancada ruralista, NDLR), puissant lobby de l’agrobusiness à la chambre des députés brésiliens. C’est l’un des représentants les plus emblématiques de ce lobby, le plus important producteur de soja au monde, Blairo Maggi, législateur et aujourd’hui ministre de l’agriculture, qui est à l’origine de cette loi qui vise à « libéraliser » l’usage des pesticides.

Le Brésil est aujourd’hui un des plus importants consommateurs d’intrants chimiques. La loi de 1989 sur les agrotoxiques vise à encadrer l’utilisation de ces produits et limiter leur impact environnemental. Aujourd’hui, le lobby de l’agrobusiness reproche à cette loi son caractère trop contraignant qui nuit à l’agronégoce. L’agriculture étant un des seuls secteurs performants d’une économie brésilienne en berne, ce discours a été positivement reçu par les politiques et les législateurs des mandatures Temer et aujourd’hui du président nouvellement intronisé Jaïr Bolsonaro.
Cette loi, décriée par les ministères de la santé et de l’environnement, a pour principal objectif de réduire les mesures encadrant l’utilisation des agrotoxiques et accélérer leurs mises sur le marché. Selon les défenseurs du projet, cela renforcera la performance de l’agriculture brésilienne sur un marché mondial où la compétition est féroce.

La sémantique elle même va être modifiée pour limiter l’impact dépréciatif des terminologies en vigueur. Ainsi, le vocable « phytosanitaire » va se substituer au terme « agrotoxique » actuel. Pour les associations de consommateurs et de protection de l’environnement, cela peut masquer les véritables risques liés à ces produits.

Les autorisations préalables de l’Ibama et de l’Agence Nationale de Vigilance Sanitaire ne seront plus nécessaires pour la mise sur le marché d’un nouveau produit. Le principe de précaution va de fait disparaitre pour des substances dont on ne connaitra pas la dangerosité.

La loi de 1989 conditionne l’utilisation de certains produits à une « prescription » par un agronome, à la manière d’un médecin qui prescrirait une ordonnance pour un produit ainsi que sa posologie. La nouvelle loi dispensera du recours à un professionnel pour établir les conditions optimales d’utilisation ainsi que les éventuelles retombées négatives pour les hommes et l’environnement.

Le système fédéral brésilien permet à chaque échelle de gouvernement de proposer des restrictions supplémentaires à une loi fédérale. Cette possibilité deviendrait caduque, concentrant le contrôle dans les seules mains de l’État fédéral. Un municipe ne pourrait arguer du danger du glyphosate pour encadrer son utilisation. Les spécificités environnementales de certains lieux emblématiques ne seraient plus prises en compte.

A l’image de la loi Evin en France, la loi de 1989, encadre très étroitement la publicité sur les agrotoxiques, obligeant à mentionner les éventuels risques associés à l’usage de ces produits. Désormais, seules les indications concernant l’usage de ces produits seront nécessaires.

Enfin, l’autorisation de mise sur le marché des agrotoxiques génériques dépendra du seul ministère de l’agriculture. Les défenseurs du projet de loi estiment que cela réduira les coûts de production des aliments. Pour les défenseurs de l’environnement au contraire, le manque de normes actuelles sur les agrotoxiques génériques pourrait apparaître comme un risque supplémentaire pour la biodiversité et la santé humaine.

Le Brésil est d’ores et déjà un pays qui utilise de nombreux produits interdits dans l’OCDE. 30% de ses agrotoxiques sont bannis de l’UE. L’ONU a fait parvenir au Congrès un courrier mettant en garde sur les risques de telles modifications de la loi de 1989 « qui pourrait menacer certaines catégories de droits de l’homme ».

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