La tragédie du séisme au Maroc de septembre 2023 a rappelé l’opposition géographique fondamental entre les centres du pays, qui aspirent au statut d’émergence, et les périphéries marocaines, encore en retard de développement.
Fig.1 Epicentres du séisme du 9 septembre au Maroc

Les zones urbaines, les espaces construits formels ont en définitive été beaucoup moins touchés que les zones rurales, même si l’ampleur du tremblement de terre a affecté une grande partie de la région située entre Chichaoua, Taroudant et Al Haouz. Les riches données du recensement du HCP, permettent de comprendre la fragilité de l’intégration des territoires marocains, fragilité territoriale qui est de fait l’expression d’une fragilité sociale et économique profonde.
I Un habitat rural encore majoritaire dans les zones rurales Si le Maroc est désormais urbain, le monde rural concentre aujourd’hui encore 40% des Marocains, aux conditions de viede vie sont souvent plus difficiles que dans les villes. Outre la dimension économique, la précarité des conditions de vie résulte en partie de la mauvaise qualité de l’habitat rural, issu en grande partie d’auto-construction et qui ne respecterait pas les normes architecturales de sécurité et/ou de salubrité. Cette dimension est ainsi décrite avec précision dans un article de la revue FNH. Les données du HCP permettent d’identifier différents types d’habitants (tab.1). Deux types d’habitat interpellent le géographe, le politique et l’aménageur. : l’habitat sommaire (ici assimilé à « bidonvilles ») et le logement rural. Au Maroc, l’habitat sommaire représente encore 4.5% du parc de logements, dont 3.1% en milieu rural en 2014 (contre 5.7% en 2004). Ce taux est plus important en milieu urbain (5.2%). Pour l’habitat rural, ce n’est pas la ruralité en soit qui constitue un problème mais bien la réalité du monde rural marocain.
Tableau 1 : Répartition des ménages selon le type du logement
et par milieu de résidence en 2004 et 2014
| Type du logement | RGPH 2004 | RGPH 2014 | ||||
| Urbain | Rural | Total | Urbain | Rural | Total | |
| Villa/Etage de villa | 3,3 | 0,3 | 2,2 | 4,5 | 0,8 | 3,2 |
| Appartement | 12,4 | 0,1 | 7,6 | 17,5 | 0,3 | 11,6 |
| Maison marocaine traditionnelle | 8,1 | 4,8 | 6,8 | 5,5 | 4,8 | 5,2 |
| Maison marocaine moderne | 62,6 | 13,6 | 43,4 | 65,0 | 25,9 | 51,6 |
| Chambre dans un établissement | 0,3 | 0,2 | 0,3 | 0,2 | 0,2 | 0,2 |
| Bidonville/Sommaire | 8,2 | 5,7 | 7,2 | 5,2 | 3,1 | 4,5 |
| Local non destiné à l’origine à l’habitat | 0,8 | 0,5 | 0,7 | 0,4 | 0,2 | 0,3 |
| Logement rural | 1,1 | 72,8 | 29,1 | 1,3 | 64,0 | 22,8 |
| Autre | 1,5 | 1,0 | 1,3 | 0,5 | 0,6 | 0,6 |
| ND | 1,6 | 1,0 | 1,3 | – | 0,1 | 0,0 |
| Total | 100,0 | 100,0 | 100,0 | 100,0 | 100,0 | 100,0 |
| Effectif | 3 435 134 | 2 207 055 | 5 642 189 | 4 806 322 | 2 505 634 | 7 311 956 |
« Cette population présente un niveau de vulnérabilité élevé, impactant son niveau de vie. Une bonne partie de ces personnes ne dispose pas d’un logement décent. Le plus souvent, elle se contente d’un habitat anarchique. En 2004, le Maroc avait lancé une stratégie pour renforcer le stock de logements à destination des familles à revenu contenu. ……Mais cette stratégie avait une vocation purement urbaine, marginalisant au passage le monde rural. Une lacune qui a généré des effets pervers importants. Selon un rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE), « l’absence d’une politique publique intégrée dans le domaine de l’habitat rural a entraîné un développement rapide des habitats isolés, qui nécessitent pour les équiper une infrastructure plus coûteuse (électrification, eau potable, assainissement, stations d’épuration, routes, écoles, dispensaires…), mais aussi plus de temps en matière d’études et d’exécution ». Ce phénomène a favorisé une croissance tendancielle non maîtrisée des centres ruraux émergents et des habitats groupés. Ces derniers, au lieu de constituer une opportunité de regroupement réussie de la population afin de bénéficier à moindre coût des services de l’Etat et des possibilités de développement, se sont transformés en un véritable défi social, économique et sécuritaire, avec des problèmes plus graves à cause du manque de planification anticipée, d’infrastructures de base adaptées et de système de gouvernance adéquat. Le logement dans le monde rural est une véritable problématique. Leurs résidences sont des maisons de fortune qui ne répondent à aucune norme en matière de construction, de sécurité et d’urbanisme.
(Habitat en milieu rural: pourquoi il faut élaborer des contrats-programmes spécifiques (fnh.ma)
Ainsi, dans le monde rural, 72.8 et 64% des logements dans les espaces ruraux, respectivement en 2004 et 2014, sont des habitats de type rural, soit plus 1 600 000 unités. Si le Maroc s’urbanise rapidement, une grande partie des peuplements de l’intérieur du pays sont constitués d’habitats dispersés, de douars qui échappent à tout contrôle et du fait de leur géographie éclatée bénéficient peu ou mal des aides à l’aménagement du territoire.
II L’habitat rural, une réalité des provinces et des provinces du Maroc
La lecture des cartes du part d’habitat de type rural à l’échelle de la commune ou de la province met en évidence la forte dissymétrie existant entre les centres urbains du royaume et les périphéries rurales. 27 provinces sur les 75 que compte le royaume chérifien ont plus des 2/3 de leur habitat constitué de construction de type rural, 14 en ont plus de la moitié. Dans les zones rurales des provinces, c’est 44 provinces sur 75 qui ont plus de la moitié de leur habitat de style rural. Chichaoua, El Haouz, Taroudant et Azilal, les provinces les plus éprouvées par les séismes ont des taux respectifs d’habitat rural de 71.7, 58.9, 40.2 et 52.6 %.
FIG.2 Taux d’habitat rural par province

Source : HCP, 2014 H.Foissotte, 2023
FIG.3 Taux d’habitat rural par commune

Source : HCP, 2014 H.Foissotte, 2023
Si on change d’échelle, l’expression des fractures territoriales en termes de qualité et de sécurité du bâti et de l’habitat est plus explicite encore. Dans les 3 provinces évoquées plus haut (Chichaoua, Taroudant, Al Haouz et Azilal), sur les dizaines de communes que comptent les provinces, seules respectivement 2, 13, 3 et 4 communes ont des taux d’habitat rural inférieur à 20%. Une grande partie de ces communes a un habitat majoritairement constitué de constructions de type rural. L’exposition aux risques, sismiques et d’inondation, au froid lors des rudes hivers de l’atlas est ici réelle et se retranscrit hélas en catastrophe, comme lors de ce séisme, à l’impact humain élevé. Si on ne peut bien sûr éviter les séismes et les inondations, on peut par contre en limiter l’impact humain en agissant en amont sur les aménagements, en mettant en place une planification de l’habitat en zone rurale.
En conclusion, au-delà de la seule considération de l’habitat stricto sensu, c’est bien le problème de la profonde inégalité des territoires qui est convoqué. Les cartes de l’atlas social du Maroc ont montré les fortes corrélations existant entre ruralité, isolement social, économique et souvent euclidien. L’intégration grandissante mais souvent inégale des centres de l’axe Casa-Rabat-Tanger à l’économie mondialisée, à l’image du TGV marocain, seul train de cette catégorie en Afrique, s’effectue de manière concomitante à un effet tunnel qui semble laisser une grande partie des espaces périphéries hors des axes de développement du pays. C’est bien de cette intégration sociale et géographique des populations que dépend l’émergence marocaine.

